25 août 2026
Sept terroirs vivants
Dont chaque sol raconte un vin différent
Sept terroirs vivants
Cinquante hectares, cinq communes du Var — Hyères, Carqueiranne, La Crau, La Garde et La Farlède —, sept terroirs vivants et une géologie qui change tous les quelques mètres : schistes sombres, craie, argilo-calcaires, limons sablo-argileux, jusqu'à cette parcelle qui culmine à 75 mètres et découvre, sous elle, des marnes blanches rares en Provence.
Executive Summary
— Le Domaine Matteri n’a pas un terroir : il en a sept — cinquante hectares sur cinq communes du Var, une géologie qui change tous les quelques mètres (schistes, craie, argilo-calcaires, limons).
— Depuis 2025, une étude de sol systématique avec des laboratoires partenaires — texture, chimie et désormais biologie des sols — documente cette mosaïque îlot par îlot ; onze nouveaux bulletins cette année.
— Chaque îlot a sa signature : le schiste de Fenouillet pour le Rousseli, les vieux Ugni Blanc en restanques des hauts de Matteri, la chaleur de plaine de la Gérade — le plus vaste et le plus divers des sept, avec plusieurs secteurs à des stades de documentation très différents — pour Perles Salines et Jean Jo, la fraîcheur Nord-Ouest de la Bouisse pour Queen Victoria, et l’exposition plein Est de Costebelle pour le Rolle.
— Cette diversité structure directement la gamme : Partage et Élégance assemblent plusieurs îlots pour l’équilibre ; Signature et Excellence isolent un seul terroir pour la précision.
— Elle est aussi une réponse au changement climatique : cépages résistants (Sauvignac), porte-greffes adaptés, fosse pédologique avant chaque plantation, premier bilan hydrique du domaine — en cohérence avec l’inventaire de biodiversité mené avec Ecomed.
— Le domaine évolue aussi au-delà de la vigne : Astouret et Les Savels (2,75 ha) seront plantés en oliviers d’ici 2028, et le programme Symbiose, lancé avec Micellium, engage cinq ans de restauration de la vie biologique des sols par réintroduction de champignons mycorhiziens.
— Le travail continue : Basse Bouisse, une partie de la Gérade et Les Savels restent à documenter par fosse pédologique ; deux programmes de recherche avec le CIVP (Terre Apara, Solvivar) livrent leurs premiers résultats fin 2026.
Cinquante hectares, cinq communes du Var — Hyères, Carqueiranne, La Crau, La Garde et La Farlède —, sept terroirs vivants et une géologie qui change tous les quelques mètres : schistes sombres, craie, argilo-calcaires, limons sablo-argileux, jusqu'à cette parcelle qui culmine à 75 mètres et découvre, sous elle, des marnes blanches rares en Provence.
Le Domaine Matteri n'a pas un terroir : il en a une mosaïque, et c'est cette diversité, plus qu'un unique grand terroir, qui façonne aujourd'hui vingt-cinq cépages et une gamme qui va du vin de tous les jours aux cuvées de garde les plus exigeantes.
Cet article raconte cette mosaïque telle qu'elle est comprise aujourd'hui : ce que chaque sol permet, comment le climat local la module, et ce que cela donne, concrètement, dans les cuvées du domaine. Depuis l'an dernier, la campagne d'analyses de sol s'est élargie — onze nouveaux bulletins, couvrant à la fois la texture, la chimie et, pour la première fois, la biologie des sols (bactéries, champignons, protistes, score de santé biologique). Cet article intègre ces premiers résultats îlot par îlot, sans anticiper sur un prochain article consacré aux sols vivants, à l'humus, à la matière organique, à la microbiologie des sols et à la séquestration carbone qui ira beaucoup plus loin dans cette lecture biologique.
Le Domaine Matteri se situe entre collines et mer, aux portes des îles d’Or, sur la plaine et les contre-forts du Mont Coudon, du massif du Paradis — ses deux sommets jumeaux, le Mont du Paradis et le Mont des Oiseaux — et du Mont Fenouillet, entre Toulon et Hyères. Trois reliefs de nature géologique très différente, qui encadrent justement la plaine où se trouvent les parcelles du Domaine — c’est un terrain passionnant du point de vue pédologique.
Mont Coudon (702 m)
Le plus haut et le plus au nord des trois, à La Valette-du-Var. C’est un calcaire blanc du Crétacé supérieur (donc jeune à l’échelle géologique, ~100 millions d’années), déposé quand la région était sous un océan peu profond — ce qui explique ses falaises et parois abruptes, très prisées de l’escalade (près de 260 voies). Il fait partie de la chaîne des Monts Toulonnais, avec le Faron et le Caume, qui forme une ceinture calcaire protégeant Toulon au nord. Sommet interdit d’accès — le fort Lieutenant-Girardon y abrite une base de surveillance militaire active. Végétation typiquement méditerranéenne (pins, garrigue, maquis) sur les pentes ; vue exceptionnelle sur la rade de Toulon, et par mistral, jusqu’aux Alpes et parfois la Corse.
Mont Paradis & Mont des Oiseaux (298 m et 304 m)
Beaucoup plus modestes en altitude, ces deux sommets jumeaux — le Mont Paradis et, juste à côté, le Mont des Oiseaux qui domine le Pic des Fées) — sont situés sur Carqueiranne et Hyères. Géologiquement, c’est tout autre chose que le Coudon : un “témoin mésozoïque” — un vestige calcaire isolé, posé au milieu d’une dépression permienne, sans lien direct avec le massif des Maures ni avec les Monts Toulonnais. Le calcaire du Mont Paradis (et du Mont des Oiseaux, son jumeau) date du Jurassique inférieur — le Lias, soit environ 180 à 200 millions d’années. C’est la même mer chaude qui a déposé les calcaires du Coudon et du Faron à la même époque.
Ce qui est particulier, en revanche, c’est leur position actuelle : ils ne sont pas restés sur place. Vers 70 millions d’années, à la fin de l’ère secondaire, les grandes déformations alpines ont déplacé ces couches calcaires en “nappe” — un charriage qui les a transportées et posées, un peu comme un tapis glissé, sur le socle permien beaucoup plus jeune qui compose la plaine alentour. C’est pour ça qu’on parle de “témoins” : géologiquement, ni le Paradis ni le Mont des Oiseaux n’ont rien à faire là où ils sont — deux fragments isolés, arrivés d’ailleurs, posés en discordance sur un terrain qui n’est pas de la même famille.
Le Mont Paradis est resté en pinède, tandis que le Mont des Oiseaux voisin — le plus connu des deux localement, et celui qui domine directement l’îlot de Costebelle — s’est couvert de résidences. On y trouve des figuiers en abondance. Vue à 360° malgré la faible altitude, sur la mer, la presqu’île de Giens et Carqueiranne.
Mont Fenouillet
Le plus ancien et le plus singulier des trois : ce sont des schistes de l’ère Primaire (Silurien, environ 430 millions d’années), qui appartiennent au socle cristallin du massif des Maures — parmi les roches les plus vieilles de Provence. Le Mont Fenouillet culmine à 291 mètres.
Une croix de 5 m marque le sommet, avec un panorama à 360° sur les îles d’Or, Hyères, la Crau, la Garde, Toulon et la plaine — exactement la vue qui embrasse les parcelles du Domaine. Les roches sont des schistes et plus précisément des micaschistes à muscovite, avec des marbres et des grès associés.
C’est le plus ancien gisement fossilifère de la région : des graptolites (organismes marins pélagiques) y ont été trouvés, protégés par des niveaux de quartzite. Végétation de maquis sur schiste — chênes-lièges, arbousiers, lauriers-tins. Depuis son sommet (croix du Fenouillet), le panorama embrasse justement le Mont des Oiseaux, le Paradis, la Colle Noire, le Mont Faron, la rade de Toulon, les îles et les salins d’Hyères, et au loin le Verdon et le Mercantour.
La plaine entre les trois
Cette plaine correspond à une zone d’ennoyage du massif des Maures — une dépression sur substrat permien (grès et conglomérats rouges), drainée par le Gapeau, où les alluvions récentes se sont accumulées autour des “témoins” isolés que sont le Paradis et le Mont des Oiseaux. La plaine de la Gérade et le secteur du Fenouillet/Matteri illustrent le contraste entre le schiste (Fenouillet, pauvre, acide) et les alluvions du Gapeau (plus riches) qui trouve ici son explication géologique complète : deux massifs d’âges et de natures radicalement différents (calcaire mésozoïque au nord-est, schiste hercynien à l’ouest) qui referment une plaine alluviale entre eux, avec le Gapeau comme fil conducteur.
Climatiquement, l’ensemble reste sous influence méditerranéenne classique — étés secs, mistral fréquent — mais l’exposition varie beaucoup : le Fenouillet et le Paradis, plus bas, offrent moins d’abri au vent que ne le fait un vrai relief comme le Coudon.
Qu'est-ce qu'un terroir
Le mot est tellement employé qu'il a fini par ne plus rien vouloir dire — un argument de vente autant qu'une réalité agronomique. Au Domaine Matteri, nous préfèrons le traiter comme un objet d'étude plutôt que comme un slogan : un terroir, c'est la rencontre d'un sol, d'un climat local et d'un geste humain, et c'est cette rencontre, pas un seul de ses éléments pris isolément, qui donne au raisin son caractère. Un même cépage planté sur deux sols à quelques centaines de mètres l'un de l'autre ne donnera jamais tout à fait le même vin — et c'est très exactement ce que la mosaïque du Domaine permet de démontrer, îlot après îlot.
C'est pour cette raison que le domaine a engagé, depuis 2025, une étude de sol systématique — fosses pédologiques, analyses de texture et de calcaire, relevés GPS et d'altitude, et désormais analyses microbiologiques (cytométrie en flux : bactéries, champignons, protistes) — plutôt que de se reposer sur une connaissance approximative du terrain. Ce travail, mené avec les équipes du domaine et avec des laboratoires partenaires, est la matière première de cet article.
Le climat, la deuxième moitié de l'équation
Le sol donne le drainage et la nutrition ; c'est le climat qui donne la maturité, l'acidité et l'équilibre. Le Var viticole, entre Hyères et Carqueiranne, connaît des étés chauds et secs, une pression du mistral qui assèche et assainit le vignoble, et une proximité littorale qui module ponctuellement les températures. C'est un climat qui pousse naturellement vers la puissance et la concentration — et c'est précisément ce que la diversité d'altitudes et d'expositions du domaine permet de contrebalancer.
Concrètement, trois leviers expliquent, îlot après îlot, pourquoi un même cépage ne donne jamais le même vin d'un secteur à l'autre. L'exposition, d'abord : une parcelle orientée est ou nord-ouest ne reçoit que le soleil du matin ou de fin de matinée, avant le pic de chaleur ; une parcelle plein sud reçoit l'après-midi complet, la plus chargée en chaleur. L'altitude, ensuite : chaque tranche de cent mètres refroidit l'air d'environ 0,6 °C et surtout accroît l'amplitude thermique jour/nuit — les nuits plus fraîches en altitude ralentissent la respiration de la baie et préservent l'acidité pendant que les journées, elles, continuent d'apporter la maturité. Le vent et la mer, enfin : le mistral assèche et limite la pression sanitaire mais accélère aussi l'évapotranspiration, tandis que la proximité des salins de Hyères et du littoral tempère les écarts extrêmes et apporte une touche saline directement perceptible dans le verre.
Cette lecture qualitative est désormais complétée par un premier modèle quantitatif que nous sommes en train de calibrer : un bilan hydrique du vignoble (modèle Lebon et al., 2003), calé sur la station météo de Hyères, qui simule jour après jour la réserve utile du sol et la contrainte hydrique de la vigne (indicateur FTSW). Ce modèle est aujourd'hui construit à l'échelle du domaine plutôt que îlot par îlot, il est en cours de validation ; il devra, à terme, être décliné secteur par secteur.
| Bilan hydrique — cadrage 2026 (station Hyères) | |
| Modèle | Lebon et al. (2003), pas journalier |
| Réserve utile (RU) estimée | ≈ 70 mm (formule de Rawls, sol type sablo-argileux) |
| Seuils de contrainte (FTSW) | 0,40 (confort) · 0,20 (contrainte modérée) · 0,07 (contrainte sévère) |
| Échelle actuelle | Domaine (parcelle-type AOP) — pas encore décliné par îlot |
La mosaïque de terroirs du Domaine Matteri
Sept terroirs vivants, chacun avec sa géologie, son exposition et — désormais — ses premiers indicateurs de vie du sol.
La Bouisse
8,8 hectares. La Bouisse se scinde en deux : Haute Bouisse, aujourd'hui documentée par deux fosses pédologiques complètes, et Basse Bouisse, dont le sol n'a pas encore été caractérisé. Sur Haute Bouisse — 50 à 75 mètres d'altitude, pente médiane 5°, orientation NNO — coexistent deux sols qui n'ont presque rien en commun : en bas, des alluvions limoneuses profondes et régulières dans leur alimentation en eau ; en remontant, un socle de calcaires diversifiés — marno-calcaires, calcaires en plaquettes, dolomies — où percent parfois des schistes hercyniens et des grès arkosiques du Trias. Le mont Paradis culmine à 298 mètres ; le point haut de la parcelle plantée, lui, est à 75 mètres et découvre des marnes blanches rares en Provence.
| Haute Bouisse — ce que l'étude pédologique documente | |
| Surface Bouisse (Haute + Basse) | 8,8 ha — seule Haute Bouisse est aujourd'hui caractérisée |
| Profil #102 (Mourvaison, alt. 70 m) | argileux (>30 %), calcaire (>30 %, pH 8,2), pauvre en MO (1,34 %) · enracinement profond sur substrat calcaire friable · Score SBS 44/100 |
| Profil #101 (jachère, plantation 2028, alt. 65 m) | sol très proche du #102 sur l'essentiel de la parcelle · très argileux (34 %), calcaire (26 %, pH 8,6) · une lentille très calcaire et superficielle à l'extrémité ouest |
| Profil #406 (jachère, plantation 2027) | alluvions fluviatiles récentes, limono-sableuses profondes — bonne fertilité, alimentation hydrique régulière |
| Recommandation agronomique | secteur #101/#102 particulièrement adapté à un rosé frais, fin et élégant, ou à un rouge très équilibré |
| Porte-greffe recommandé (zone calcaire superficielle) | type très vigoureux, résistant sécheresse et calcaire — 333EM ou M4 |
L'étude pédologique recommande le Tibouren sur la zone #101/#102, alors que la parcelle #102 porte déjà aujourd'hui du Mourvaison — cépage patrimonial en voie de disparition, conservé pour des raisons de préservation variétale autant que d'adéquation stricte au sol. Les deux logiques ne s'opposent pas frontalement : le Mourvaison y trouve, comme on le voit plus bas, l'équilibre qui fait sa générosité aromatique ; mais la parcelle #101, encore en jachère et destinée à une plantation en 2028, est l'endroit où ce potentiel Tibouren pourrait se concrétiser plutôt que d'être redondant avec l'existant.
L'orientation commande le climat local de chaque secteur : à l'ombre dès le début d'après-midi sur le flanc NNO, en plein soleil l'après-midi au sommet, où l'altitude referme l'écart la nuit en accroissant l'amplitude thermique. Le Tibouren, cépage à la peau fine et à l'acidité fragile, profite de cet abri pour conserver la fraîcheur florale qui fait la signature de Brise de Giens ; le Rolle destiné à Queen Victoria développe, dans les mêmes conditions, gourmandise et tension. Le Grenache, qui a tendance à sur-mûrir s'il chauffe trop, trouve sur le secteur nord l'exposition plus tempérée qui lui permet d'apporter structure sans lourdeur pour la future cuvée Fontbrune ; le Mourvaison voit son acidité préservée la nuit. Il donne son équilibre précis à Sous les Pins du Paradis.
Costebelle
2,5 hectares. Entre 60 et 70 mètres d'altitude, sur une pente douce orientée à l'est, Costebelle repose sur un bassin du Würm — cailloutis et graviers — niché dans un contrefort calcaire du Muschelkalk. C'est un secteur chargé d'histoire : à la fin du XIXe siècle, les villégiateurs en quête de lumière y construisaient déjà leurs villas.
| Îlot Costebelle — première fosse documentée | |
| Surface | 2,5 ha |
| Altitude / orientation | 60–70 m · Est · pente médiane 3° |
| Géologie | cailloutis et graviers du Würm, contrefort calcaire (Muschelkalk, dolomies) |
| Profil #1403 | texture limono-argileuse · déséquilibre K/Mg en faveur du K · très calcaire (32 %, pH 8,2) · pauvre en MO (1,6 %) · activité microbienne très faible : Score SBS = 27/100 |
| Cépage d'avenir | Rolle — futur grand blanc Les Hauts de Costebelle |
Une première fosse existe sur ce secteur ; elle dessine un profil contrasté — un sol très calcaire et déséquilibré en potasse, avec l'un des scores de santé biologique les plus bas du domaine (27/100). L'ambition portée sur le Rolle et la future cuvée Les Hauts de Costebelle sera atteinte grâce au travail en cours de régénération et de rééquilibrage de ces sols. Le climat local, lui, joue clairement en faveur de ce choix : une exposition plein est, à l'abri du Mont des Oiseaux et du Pic des Fées côté sud, la vigne échappe à la chaleur de l'après-midi — précisément ce que recherche un cépage comme le Rolle, capable de perdre vite ses arômes s'il est poussé à sur-maturité. La proximité immédiate de la mer et des salins de Hyères ajoute un effet tampon qui adoucit les pics de température et apporte une touche saline directement perceptible dans le verre.
Fenouillet
5,6 hectares. Au pied du mont Fenouillet, entre 25 et 55 mètres d'altitude sur une pente presque plate orientée au nord, l’ilôt Fenouillet superpose trois héritages géologiques : des alluvions de moyenne terrasse et du quaternaire en bas, près du Gapeau, des colluvions du Würm au centre, puis des schistes et des quartzites en remontant vers le Fenouillet, qui marquent le début du massif des Maures. C'est le terroir du Rousseli — des roches sombres et feuilletées qui donnent des vins d'une précision minérale qu'aucun autre sol ne peut imiter.
| Îlot Fenouillet — deux visages bien distincts | |
| Surface | 5,6 ha |
| Altitude / orientation | 25–55 m · Nord · pente médiane 1° |
| Profil 1004 (Rousseli, schiste du Fenouillet) | limono-sableux (56 % de sables) · déséquilibre K/Mg en faveur du K · sol décalcifié (pH 7,3, saturation CEC 115 %, CaO < 2 g/kg) · très pauvre (MO 0,6 %) · Score SBS 32/100 |
| Profil 1008 (Cinsault, alluvions récentes du Gapeau) | texture limoneuse et équilibrée · sol saturé en calcium (calcaire total 5,5 %, pH 8,4) · nettement mieux pourvu en MO (2,5 %) · vie microbienne déséquilibrée (manque de bactéries) malgré un bon Score SBS (63/100) |
| Profil 2606163 (secteur Grenache, alluvions basses) | sol profond et fertile, limoneux, bon drainage — pas de trace d'hydromorphie |
| Analyse 1015 (Mourvèdre Chemin de l’Ubac 11/2025) | argileux (33 %) · pH eau 7,0 / pH KCl 5,7 — le plus acide et le plus décalcifié du domaine · Note Carbone Fertilité 9/100, la plus basse relevée à ce jour · fosse pédologique encore à réaliser |
L'étude confirme que Fenouillet n'est pas un bloc homogène mais un dégradé. Le schiste du Fenouillet (1004) est le sol le plus pauvre, et il fait l’objet d’un programme de bio-régénération dédié, aprèsl’arrachage ce printemps, avec mise en jachère et ajout de biochar. De l’autre coté, les alluvions récentes proches du Gapeau (1008) sont bien plus riches — au point d'afficher le meilleur score de santé biologique relevé sur le domaine à ce jour, 63/100, même si la vie microbienne y reste déséquilibrée, en faveur des champignons plutôt que des bactéries. Une exposition nord, au pied d'un relief, prive l'ensemble du secteur du soleil direct dès le début d'après-midi et le place dans l'air plus frais qui descend du Gapeau — un profil qui ralentit la maturation et préserve tension et fraîcheur.
C'est très exactement ce que le domaine exploite avec le Rousseli : ce cépage rare, aux raisins roses et vinifié en blanc pour donner naissance à la cuvée Célestina, a besoin de cette lenteur pour atteindre une maturité aromatique complète sans jamais dépasser 10 % d'alcool. Le Mourvèdre et le Cinsault des parcelles en restanques y apportent la même fraîcheur à l'Élégance Rosé, tandis que le Mourvèdre destiné à Brise de Giens s'y épanouit avec subtilité — le Mourvèdre Ubac (1015), sur le secteur le plus marqué par les schistes, reste à documenter par une fosse pédologique complète. Le Caladoc planté sur les alluvions basses et fertiles du Gapeau, lui, profite d'un sol plus fertile et exprime toute sa générosité dans le Rosé Partage.
Matteri
5,2 hectares. Entre 50 et 70 mètres d'altitude, sur une pente marquée (5,2°) exposée au nord les hauts de Matteri empilent trois strates : des colluvions limoneux du Würm en bas, des pélites et grès grossiers du Permien au centre, puis un contrefort de grès bigarré provençal (Trias) et de calcaires divers — dolomies, marnes vertes — en altitude. Ce sont ici des vieux Ugni Blanc de cinquante ans, un Sémillon et de beaux Grenache et Syrah, tous plantés en restanques, qui portent la signature du secteur.
| Îlot Matteri — la mosaïque dans la mosaïque | |
| Surface | 5,2 ha |
| Altitude / orientation | 50–70 m · Nord · pente médiane 5,2° |
| Profil 403 (Grenache N) | texture limoneuse, très argileuse en surface · moyennement calcaire (13 %, pH 8,2) · très pauvre en MO (1,02 %) · Score SBS 49/100 — le meilleur du lot 2024 |
| Profil 406 (Syrah) | texture plus argileuse (36 %) · nettement plus calcaire (30 %, pH 8,7) · pauvre en MO (1,34 %) · vie microbienne très faible : Score SBS 19/100 — le plus bas relevé sur le domaine |
Matteri porte, sur deux parcelles voisines, le meilleur et le pire score de santé biologique du domaine — 49 contre 19/100 — malgré une même exposition nord et une même conduite en restanques. C'est la démonstration la plus nette que la géochimie du sol pèse au moins autant que le climat local dans la vie du sol. C'est le rôle que jouent les vieilles vignes d'Ugni Blanc, cinquante ans : elles apportent au Blanc Élégance une fraîcheur et une vivacité que les jeunes parcelles seules ne pourraient pas offrir, en contrepoint direct du Sémillon de la parcelle ou du Rolle récoltés sur des expositions plus chaudes de la Bouisse.
La plaine de la Gérade
21,5 hectares — le plus vaste îlot du domaine, en appellation AOP Côtes de Provence comme en IGP, et le plus divers. C'est aussi le plus chaud : en plaine, à basse altitude, sans relief pour créer d'ombre ni faire baisser la température la nuit, la Gérade encaisse l'essentiel de la journée de soleil — un climat qui pousse vers la générosité et la rondeur plutôt que vers la tension. L'étude pédologique la traite en réalité comme sept secteurs distincts, à des états de connaissance très différents.
| La Gérade — sept secteurs, quatre états d'avancement | |
| Ruine (40–50 m · E à SE · pente 2,7°) | plaine du Würm sableuse en bas, limoneuse au centre, pélites et grès du Permien en haut · Analyse 806 (limoneux 44 %, sol très battant, calcaire 9 %, pH 8,2, MO 1,02 %, vie microbienne trop en faveur des bactéries, Score SBS 43/100) · Analyse 805 "Syrah Ruine" (moins limoneux, >50 % sable, sol décalcifié — 0 % calcaire mais pH 8,2 — MO faible 1,2 %, fort déficit en azote) · objectif de plantation : Grenache N et Mourvaison |
| Coteau (40–50 m · E · pente 2,7°) | géologie proche de Ruine · aucune fosse réalisée à ce jour · objectif : Rolle en blanc, Syrah et Cinsaut en rouge |
| Plaine (alt. 40 m) | plaine du Würm sableuse · aucune fosse réalisée · un zonage des zones de stress hydrique reste à faire avant toute décision de cépage |
| Cave et Tourraches (alt. 40 m) | plaine du Würm sableuse · caractérisation encore préliminaire, à confirmer par fosse pédologique |
| Tourraches (description antérieure, à confirmer) | limono-graveleux, exposition Est — tempéré par le soleil du matin |
| Coteau du midi | exposition plein Sud — le secteur le plus chaud du domaine |
C'est cette chaleur de plaine qui explique le rôle de la Gérade dans les assemblages : l'Ugni Blanc y trouve l'ampleur qui fait le caractère aromatique du Blanc Partage, précisément parce qu'il bénéficie d'un ensoleillement long et régulier que Matteri ou Fenouillet ne lui offriraient pas. Le Grenache, le Mourvèdre et le Carignan y apportent la générosité qui équilibre le Rosé et le Rouge Partage — et c'est bien ce même objectif qui guide les futures plantations de la Ruine et du Coteau. Le Merlot et le Carignan du secteur donnent à Partage Rouge sa générosité et sa finesse.
Les cépages rouges Grenache et Syrah de la Ruine, grâce à un sol décalcifié et pauvre en azote assez singulier pour le domaine, structurent l'assemblage du Jean Jo et lui donnent générosité et finesse. Jean Jo est la cuvée mémoire du domaine, en hommage au premier propriétaire du domaine au XVIIIe siècle.
Pour le millésime 2026, Perles Salines, un effervescent blanc s'élabore à partir du Muscardin de la Gérade, en méthode Charmat. Le même climat de plaine qui pousse le Grenache et le Carignan vers la générosité donne ici, sur un cépage rare vinifié pour la fraîcheur plutôt que pour la puissance, une bulle directe et saline.
Astouret et Les Savels
2,75 hectares (1,6 et 1,15 ha) ne portent bientôt plus de vigne : ils seront plantés en oliviers, avec un premier hectare planté d'ici 2028, après une jachère d’un an — environ 400 oliviers pour 3 tonnes d'olives et 600 litres d'huile attendus par hectare. L'étude pédologique situe Astouret à 30 mètres d'altitude, sur la même plaine sableuse du Würm que le bas de la Gérade, mais aucune fosse n'y a encore été réalisée ; Les Savels, de son côté, n'est pas encore couvert par la campagne d'étude des sols. Ce choix de vocation oléicole n'est pas un renoncement, mais une lecture fine du terroir — et une façon de renouer avec ce que Louis Rimbaud, ancien propriétaire des lieux faisait déjà en 1840.
Du terroir à la gamme
Cette mosaïque structure directement l'architecture des cuvées : Partage et Élégance assemblent volontairement plusieurs îlots : la générosité de la Gérade vient compenser la tension de Costebelle ou de Fenouillet, pour construire des vins équilibrés, complets et reproductibles d'un millésime à l'autre. Les cuvées Signature et Excellence font l'inverse : elles isolent un seul terroir, parfois un seul cépage, pour laisser un lieu précis s'exprimer sans dilution — Célestina ne parle que du schiste de Fenouillet, Sous les Pins du Paradis ne parle que du Mourvaison et de l'Aubun, et Les Hauts de Costebelle, à venir, ne parlera que du Rolle face à la mer. C'est la même mosaïque, lue à deux échelles différentes.
Le domaine face à demain
Cette diversité de terroirs n'est pas seulement un atout esthétique : c'est aussi la meilleure protection du domaine face à un climat qui se durcit. Plusieurs décisions, déjà prises, répondent directement à cet enjeu plutôt que de l'anticiper dans l'abstrait.
Le choix des cépages, d'abord : le Sauvignac, croisement résistant issu de la recherche variétale de l'INRAE et homologué en 2020, a été introduit précisément pour anticiper les évolutions climatiques — c'est aujourd'hui le cœur de la cuvée Épure. Le choix des porte-greffes, ensuite : sur les zones aux sols les plus superficiels et calcaires, comme à la Bouisse, le domaine privilégie des porte-greffes vigoureux et résistants à la sécheresse et au calcaire. L'altitude et l'exposition, enfin, sont pensées comme de vrais leviers.
Cette logique guide aussi la façon dont le domaine replante : chaque nouvelle parcelle est précédée d'une fosse pédologique plutôt que d'une plantation à l'aveugle. En parallèle, le domaine dispose désormais d'un premier modèle de bilan hydrique pour objectiver la gestion de l'eau, en cohérence avec l'inventaire de biodiversité mené sur le domaine avec Ecomed.
Le domaine participe enfin à deux programmes de recherche avec le CIVP, Terre Apara et Solvivar, consacrés à la bio-régénération des sols. Leurs premiers résultats devraient être disponibles d'ici fin 2026 et, associés aux scores de santé biologique établis pour huit parcelles, viendront nourrir directement le prochain article de cette série.
Ce qu'il reste à découvrir
Un domaine qui étudie ses sols depuis deux ans n'a pas fini de les comprendre — et il nous semble plus honnête de le dire que de prétendre une exhaustivité que nous n'avons pas encore. Les dernières études comblent une partie des inconnues de la vision initiale, mais pas toutes :
— Basse Bouisse n'a encore fait l'objet d'aucune fosse pédologique — seule Haute Bouisse est aujourd'hui documentée.
— Costebelle ne dispose que d'une fosse (profil 1403) : la trajectoire vers le Rolle et le futur Les Hauts de Costebelle reste à confirmer sur le reste de l'îlot.
— Sur la Gérade, Coteau et Plaine n'ont encore aucune fosse ; Cave et Tourraches n'a qu'une caractérisation préliminaire.
— L’ancien Mourvèdre du chemin de l’Ubac du Fenouillet (profil 1015) n'a pas encore de fosse pédologique complète.
— Astouret n'a pas encore de fosse ; Les Savels n'est pour l'instant pas couvert par la campagne d'étude des sols.
— Les scores de santé biologique et de carbone déjà disponibles (19 à 63/100 selon les parcelles) montrent des écarts importants, y compris au sein d'un même îlot (Matteri).
— Le bilan hydrique existe aujourd'hui à l'échelle du domaine, pas encore décliné îlot par îlot.
— Les résultats de Terre Apara et Solvivar, menés avec le CIVP, sont encore en cours avec les premiers résulats attendus d’ici la fin 2026, qui nous permettront de compléter notre connaissance.
— Le choix définitif de cépage et de porte-greffe sur les zones en jachère de la Gérade et de Haute Bouisse (parcelle 101) reste à confirmer.
Par ailleurs, pour continuer de mieux comprendre l’évolution de nos sols, nous allons suivre dans la durée les résultats du programme Symbiose lancé par Micellium au domaine depuis 2025. C’est un programme sur 5 ans pour restaurer la vie biologique dans les sols dont nous allons étudier en particulier l’impact sur la vitesse à laquelle se redéploie la vie dans les sols et comment.
Audelà de l’arrêt des traitements chimiques, d’un faible travail du sol, de la mise en place de couverts végétaux, d’ajouts de compost et de biochar, le programme Symbiose prévoit la réintroduction de champignons mycorhiziens dans les sols du domaine, pour restaurer le réseau souterrain qui relie racines de vigne et micro-organismes, améliorer l’accès de la plante à l’eau et aux nutriments, et renforcer sa résilience face au stress climatique.
Enjeu majeur de connaissances encore à créer !
Nous vous avons parlé du terroir tel qu'il est aujourd'hui compris — un peu plus finement qu'hier. De prochains articles dédiés aux cépages du domaine et ce véritable conservatoire ampélographique unique en Provence, à nos sols vivants et à leur biodiversité raconteront ce qui, sous la terre et sur la terre, les rendent vivants.
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DOMAINE MATTERI · 3301 ROUTE DES LOUBES, 83400 HYÈRES
